Mise en Cène

Monsieur le Commissaire,

En ce mois de mars 2008, de nombreux articles de presse relatifs à l’affaire Coena Cypriani m’ont interpellé. Je sais qu’à ce jour, près de 2 500 personnes ont déjà trouvé la mort suite à l’achat d’une copie de cet ouvrage du Moyen Âge, classé parmi les plus précieux et les plus rares. Si le célèbre site de ventes eBay a interrompu toute enchère concernant cet objet, je peux vous affirmer qu’il en circule encore un certain nombre sous le manteau.

Il est dès lors de mon devoir de vous informer d’un élément clé, susceptible de faire avancer votre enquête. Ignorant si mon téléphone et ma messagerie électronique sont sous surveillance, mon unique possibilité de vous contacter est la lettre manuscrite. D’autre part, je prendrais trop de risques à dévoiler mon identité. Je vous certifie néanmoins la véracité des déclarations ci-dessous.

Voilà quelque temps, un homme connaissant ma fonction d’exorciste fit appel à moi. Sa fille de 17 ans présentait ponctuellement la plupart des critères de possession définis par le Rituale romanum de 1614. Ces crises mystiques déconcertaient sa famille athée dont les enfants n’avaient jamais reçu d’éducation spirituelle. Autre fait surprenant : durant ses absences, la jeune fille se mettait à écrire à une vitesse prodigieuse, en latin. Langue dont elle n’avait aucune notion.

Les déclarations de cet homme piquèrent à vif ma curiosité. J’acceptai de séjourner momentanément sous son toit, espérant ainsi être spectateur des événements relatés. Ce n’est qu’au sixième jour, en plein repas, que le regard de l’adolescente se figea. Sans un mot, elle monta dans sa chambre et se mit à noircir des dizaines de pages, sans interruption, signa au nom de Maria Magdalena avant de s’écrouler, épuisée. Pendant que les parents contrôlaient ses paramètres vitaux puis la couchaient dans son lit, je survolai le manuscrit, effectivement, en latin. Le graphisme ne correspondait en rien à celui d’une adolescente. Le délié ressemblait à celui des moines copistes dont j’avais pu admirer le travail dans le cadre de mes études. Outre un texte en prose mettant en scène une succession de personnages bibliques, la Coena Cypriani, j’en parcourus un autre, analogue aux quatre évangiles canoniques, mais rédigé avec une sensibilité différente. Quelques paragraphes troublants faisaient encore suite à cet évangile qui m’était inconnu.

Moi-même épuisé par les événements, j’envisageai d’approfondir ces documents après une bonne nuit de sommeil. Quelle stupeur lorsque, à notre réveil, tout avait disparu ! Aucune effraction ne semblait pourtant avoir été commise. L’adolescente ne se souvenait aucunement de la soirée de la veille.

En fin de matinée, ses yeux fixèrent à nouveau le vide. Elle s’empara d’un couteau suisse et grava, sur la paroi lambrissée, l’image de la Cène du jeudi saint. La représentation était si précise qu’elle était digne d’un grand artiste. On y distinguait que le personnage accolé au Christ était une femme. Je pensai immédiatement aux théories de plusieurs sociétés secrètes avançant que Marie Madeleine aurait été l’épouse de Jésus. Cette dernière serait également l’auteur d’un cinquième Évangile. L’Église catholique, qui ne reconnaît que les quatre premiers, qualifie ce texte d’apocryphe et réfute avec violence son authenticité. Je fis bien sûr également le lien avec la signature dont la jeune fille avait ponctué ses travaux de la veille.

À mon arrivée dans cette famille, la semaine précédente, l’une de mes premières questions aux parents porta sur un éventuel événement susceptible de déclencher ces épisodes de transe. Tous deux soupçonnaient que le problème de leur fille fût lié à sa fréquentation de Mise en Cène, atelier d’écriture automatique. Une de ses amies lui avait conseillé cette méthode intuitive permettant de capter les messages des anges. Ils furent très étonnés de cet attrait soudain puisque, comme dit plus haut, la spiritualité n’avait que peu de place dans leur existence. Ils avaient néanmoins toujours tenu à laisser leurs enfants libres de leurs choix.

J’ai poursuivi mon enquête : le prétendu animateur de cet atelier fait partie de la société secrète Opus Cypriani, dirigée par d’obscurs manipulateurs. Grâce, à des messages subliminaux et à des rites sataniques, ils atteignent le subconscient de sujets vulnérables, notamment des adolescents. Dans ce cas précis, ils avaient été jusqu’à envoûter cette jeune fille, dès lors possédée par l’esprit de Sainte Marie Madeleine.

Le but de cette fraternité consiste à imposer au monde ses croyances. Pour ce faire, des fonds considérables lui sont nécessaires. Se dissimulant derrière des ateliers d’écriture automatique tels que Mise en Cène, plusieurs « guides » conditionnent de très jeunes gens, à leur insu, pour calligraphier des centaines de copies de ce fameux ouvrage composé de la Coena Cypriani, de l’Évangile selon Marie Madeleine ainsi que de faits obscurs relatifs à l’Église. Ces copies sont extrêmement prisées par de riches collectionneurs, disposés à débourser des sommes faramineuses pour obtenir un de ces mystérieux et fascinants exemplaires. Ils n’imaginent malheureusement pas mettre leur vie en danger en recevant des secrets ébranlant le bien-fondé du catholicisme. Ces nouveaux propriétaires, susceptibles de dévoiler ces faits, deviennent des dangers potentiels pour l’Église. Le service d’espionnage du Vatican, la Sainte-Alliance, s’occupe dès lors d’éliminer ces innocents, victimes d’un bras de fer entre deux puissantes instances.

Le Vatican est intouchable. Seul moyen de clore cette affaire : interrompre la diffusion de ces livres en arrêtant les dirigeants de la Confrérie Opus Cypriani, à l’origine de leur publication.

En espérant que ces renseignements contribueront à la dissolution de ce dangereux marché noir, je vous présente, Monsieur le Commissaire, mes respectueuses salutations.

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