La femme et le temps

(texte datant de 2003 ou 2004. Un joli coup d’œil dans le rétroviseur)

J’appuie sur l’accélérateur. La vitesse monte, parallèle à ma colère. Qu’est-ce qu’ils foutent tous à 70 km/h !!! Le temps du dépassement, j’aperçois l’homme à chapeau. Je lui jette un regard noir que je regretterai, ultérieurement. Mes pneus crissent devant le club de fitness, je tire sur mon sac de sport qui semble décidé à séjourner derrière mon siège. Il cède à la vigueur de mon énervement ! Ouf, le cours n’a pas débuté.  Je prends place face au grand miroir. Et maintenant j’attends que ces dames veuillent bien clore leurs délibérations futiles. Enfin ! Les corps se mettent en mouvement, tous en rythme. Mes pensées quittent le mien. Comme toujours, elles vagabondent vers le futur, dénigrant l’instant présent. Au gré de mes bonds, je règle mille détails. L’activité physique semble déployer la cérébrale. Les questions fusent. Les projets débordent. Sur la pointe des pieds, je quitte le cours, cinq minutes avant la fin…

Mi-juin : j’ouvre avec peine ma boîte à lettres. Un épais catalogue de mode écrase les autres enveloppes ainsi qu’un mince colis. Je dépose dédaigneusement le courrier sur le bureau de mon mari et m’empare du dictionnaire du bon goût. L’emballage cellophane est rompu avec énergie. Que vais-je porter l’hiver prochain ? Avec frénésie, je feuillette plusieurs fois de suite cet album de mannequins filiformes. Je repère, je coche, je compare… Ce bel imper me protégera sans doute parfaitement des frimas. La sonnerie du téléphone interrompt mon shopping virtuel. En répondant, je m’empare du petit colis abandonné précédemment. Il contient le bikini turquoise qui devrait me promouvoir reine de la plage, commandé l’hiver dernier… Flagrant délit d’anticipation ! Mais sans doute, ne suis-je pas la seule à décaler les saisons… C’est très tendance. En pleine canicule, les rayons se parent de leurs plus beaux cols roulés. Si vous attendez le premier froid pour penser à leur acquisition, vous avez le choix entre 1. Flotter dans un pull ni à votre taille, ni à votre goût 2. Superposer vos t-shirts de l’été l’hiver durant. Et on nous conditionne de plus en plus tôt. Pauvres mômes : à peine en vacances, les supermarchés leur rappellent la rentrée à coup de supers promos sur les cahiers et stylos. À douze ans, il nous ait demandé de choisir une profession. À vingt, le courtier nous suggère un plan d’épargne retraite… L’angoisse de l’avenir serait-elle une maladie virale ?

Un chaleureux fumet d’oignons grillés accueille mon arrivée tardive. Heureusement que mon amoureux a préparé le repas. La journée m’a fourbue ! Affamée, j’oublie le petit baiser et mets mes pieds sous la table. Il me sert avec fierté. Je savoure, j’écoute d’une oreille distraite, je réponds par monosyllabes. Je pense au lendemain. Mes plans se mêlent aux récits de mon homme. Je suis contrariée d’avoir fixé le dernier rendez-vous aussi tard. Je l’abrégerai pour vite retrouver mon mari bien-aimé !

Ce mari bien-aimé, j’ai l’impression de l’avoir connu hier. Mon cœur est encore tout chaviré par son premier clin d’œil. J’attendais depuis un bout de temps. J’avais savamment planifié le hasard de la rencontre. Puis, l’air de rien, je m’étais laissée séduire, selon le bon usage. Ce que femme veut…Trois mois plus tard, nous décidions de franchir le grand pas. Comme si l’attente était garante de durabilité, l’annonce précoce de notre mariage eut l’effet d’un caillou lancé dans une flaque. Les rumeurs éclaboussaient notre bonheur. On ne pouvait se marier si jeunes, si vite, sans raison.  J’étais sûrement enceinte. Nous, on riait. On s’aimait. On savait… Dix ans d’amour plus tard, ils attendent toujours ! Ils guettent tous mon ventre qui ne s’arrondit pas. D’abord, ils osaient les questions, directes. Nous sommes encore des enfants, je répondais. Tel était d’ailleurs le fond de ma pensée. Il nous semblait important de consolider notre couple avant d’y fonder une famille. Puis, plus aucun doute ne planant sur notre vie commune, nous avons rendu à la vie son plein pouvoir.

La décision la plus importante de notre vie ne nous appartient plus. Paradoxal à mon esprit vif, mon corps prend son temps. Il m’apprend la patience. Les années passent, les interrogations de l’entourage s’esquivent. Seuls les regards poursuivent leur inquisition. Le silence des autres contrebalance mon agitation intérieure. Je ne maîtrise plus rien. À chaque Noël, je me dis que peut-être l’année prochaine, décorerons-nous un sapin… Le moindre problème gastrique est espéré nausée. La pharmacienne ne m’explique plus l’emploi des tests de grossesse.  

Bien sûr, l’enfant me manque. Un peu ! Je ne peux néanmoins prétendre m’ennuyer d’un être qui n’existe pas. Pour le moment, je suis plutôt angoissée par le fait de ne pas savoir. À l’heure où l’on prévoit tornades, météorites et autres éclipses à long terme, j’ignore si demain mon statut social changera. Chaque fois que je me pose une question, le net me répond dans les secondes qui suivent. Mais là, j’ai beau prier, me lamenter, pas le moindre petit indice ne m’est octroyé. J’ai l’habitude d’obtenir tout ce que je souhaite. Mon impuissance face à cette conception s’en trouve démesurée.

Et puis, l’anormalité me pèse. Jamais je n’ai vu tant de femmes enceintes déferler. À croire qu’elles se sont donné le mot pour croiser ma route. Même celles qui ont l’air excédé de ne plus voir leurs doigts de pieds, je les envie. J’éprouve un besoin physique de grossesse. J’aimerais qu’un événement brise la folle course des jours et des semaines qui se ressemblent. J’aimerais qu’on chamboule mon beau planning. J’en ai assez de cet emploi du temps trop stable…

La boulimie d’activités, le stress quotidien, sont-ils destinés à combler le vide ? À structurer ce temps qui m’appartient intégralement ? Il me semble immuable à perte de vue. Je me noie dans cette étendue dépourvue de vagues. Je me lyophilise dans ce désert d’imprévus.

J’ai abandonné la lutte contre la montre pour mieux vaincre mon horloge biologique.

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