La dame blanche

« Maman, tu vois la dame blanche danser ? »

Pénélope m’avait toujours parue particulière. Dans son landau déjà, durant nos longues promenades, elle me fixait avec une telle intensité que j’en étais déconcertée. « Enfant crystal ? » m’avait suggéré une thérapeute. Sa théorie portée par le kryonisme suggérait que certains enfants du 3ème millénaire, pacifiques et hypersensibles, sauveraient le monde…

Paul surgit dans ma salle de cours tenant contre lui notre fille de huit mois, presque inerte. Elle est couverte de pustules. Je la prends dans mes bras, ses yeux tournent une première fois. Le médecin nous conseille de le rejoindre immédiatement à son cabinet. Dans la voiture, j’ai le réflexe de l’allaiter. Elle semble retrouver un peu de vigueur avant de partir une seconde fois. Nous passons la nuit dans une salle d’examens. Diagnostic médical : réaction allergique.

Les semaines passent, mon sommeil fuit. En pleine nuit, traumatisée par l’épisode précédent, je vais régulièrement vérifier que mon bébé va bien. Dans la pénombre de sa chambre faiblement éclairée par une veilleuse, je fais face à une paire de billes qui me fixent gravement. Cette fillette ne dort-elle donc jamais ?

Je travaille la sonate Opus 2 no 1 de Beethoven quand j’entends des pas au-dessus de moi. Selon leur intensité, je parviens à suivre leur itinéraire. J’appelle Paul. Ensemble, nous écoutons la mystérieuse démarche. Je n’ai donc pas rêvé. Pourtant, nous ne sommes que Pénélope, lui et moi dans la villa… Courageux, nous montons à l’étage. Personne ! Seul un carton de vêtements a été éventré et son contenu disséminé sur le plancher. Une ampoule trône au centre de la boîte vide. Un frisson me parcourt !

Au fil des mois, Pénélope acquiert un joli vocabulaire. Fréquemment, elle évoque une dame blanche qu’elle pointe parfois même du doigt. Paul et moi n’en distinguons pas même l’ombre.

Un dimanche midi, quelques jours avant Noël, un coup sourd me parvient de la cuisine. J’y cours. Pénélope gît derrière sa chaise haute. Pas un cri, pas une larme. Nous fonçons aux urgences pédiatriques. Dans la salle d’attente, notre petite perd connaissance. L’infirmière bipe le médecin chef. La tension monte. Il m’enjoint de sauter dans l’ambulance et nous accompagne en personne jusqu’au CHUV, tant la situation le préoccupe. Toutes sirènes et feux allumés, nous roulons à vive allure sur l’autoroute. Installée à côté du chauffeur, je tente de garder mon sang-froid et prie tous les saints du ciel de nous venir en aide. À peine arrivés à Lausanne, une horde de blouses blanches emmènent notre fille vers le scanner. Les pronostics d’hémorragie cérébrale sont écartés. Un immense soulagement m’emplit. Tard dans la soirée, au sein de l’unité des soins intensifs, Pénélope reprend enfin ses esprits :

– Méchante dame blanche ! 

Quelques temps plus tard, mon beau-frère vient garder sa filleule pendant que Paul et moi sortons au restaurant. À notre retour, ce grand gaillard que rien ne semble pouvoir ébranler est tout blême.

  • Pénélope m’a demandé si je voyais la dame blanche. Dans le coin du salon, elle discutait aussi avec un monsieur qui fumait la pipe… 

Cannelle, notre berger australien de huit ans, claudique péniblement jusque sur la terrasse. Sans doute vient-elle mendier quelques vestiges de notre repas. Bizarre ! Notre gloutonne boude la demi-saucisse que je lui présente. Son ventre est étrangement rond. Peu après, l’entendant hurler à la mort, je vais la voir dans sa niche. La pauvre est si gonflée qu’elle ne peut plus en sortir. Les yeux révulsés, elle halète. La peau de son abdomen continue à se tendre avant d’éclater ! Ses entrailles jaillissent. Je suis couverte de sang. Notre petite chienne pousse son dernier soupir. Choquée, je ne perçois pas Pénélope arriver derrière moi. Elle hurle:

-Va-t’en, vilaine dame blanche ! 

Bien que nous fassions place nette pour notre bon vieux labrador Zéphyr, plus jamais il ne pose une patte dans cette niche. Il prend ses quartiers dans notre hall d’entrée. Les semaines suivant la tragique agonie de son acolyte, il se ronge le flanc jusqu’au sang. Le vétérinaire ne peut expliquer la survenue de ces lésions cutanées. Malgré nos multiples tentatives, nous ne parvenons pas à le soulager. La nuit, ses gémissements me fendent le cœur. Dans sa chambre, Pénélope panique, hyperventile, réclame notre présence permanente. Épuisés par les nuits blanches, déstabilisés et effrayés par la succession de ces étranges événements, nous faisons appel à l’abbé Jacques Le Moual, curé de Charmey et exorciste.

Un soir de novembre, entre chien et loup, l’homme d’église se présente à notre porte. Trapu, la tête bloquée à 30 degrés sur la droite, il entre chez nous muni d’une bible, d’un goupillon et d’une croix de bois. À peine parvient-il au salon qu’il confirme la présence de plusieurs entités. Une seule semble maléfique. Il discerne parfaitement son aura blanche. Pénélope nous rejoint. Son attitude est aux antipodes de sa douceur habituelle. Je la sens agressive ! Le prêtre la salue. Elle ne lui adresse pas même un regard et vient se cacher derrière nous. Il l’approche en brandissant son crucifix :

  • Je t’exorcise, esprit immonde ! Va-t’en, sors de ce corps !

Notre fille hurle, son petit corps convulse puis se soulève jusqu’au plafond. Sa voix devient gutturale. Du sous-sol, Zéphyr, accourt, tous crocs dehors. Il se tord, se débat. De son flanc suinte un liquide jaunâtre, de sa gueule coule une écume épaisse. Les vitres vibrent, le prêtre sue à grosses gouttes. Après de longues minutes de lutte acharnée, l’ambiance s’apaise brusquement. Le labrador succombe tandis que Pénélope tombe lourdement au sol.

À partir de ce jour, jamais elle ne reparle de la dame blanche ! Notre fille demeure néanmoins à fleur de peau, des années durant. Aujourd’hui ado, elle regarde en boucle Conjuring,  Les autres, L’exorciste et toute la panoplie du cinéma fantastique…

  

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