Fragments autobiographiques : Maillon d’une chaîne

1.

Il est 5 heures. Non, Paris ne s’éveille pas. Ou en tout cas si loin de moi. L’ombre du cirque de montagnes qui m’entoure se fait l’écrin de mes sorties matinales. En cette période de lune noire, l’obscurité est presque palpable tant elle est dense. Ici et là, quelques fenêtres illuminées la transgressent déjà. La fraîcheur de l’air semble purifier mon corps. Illusion ou réalité ? Peu importe. Je sens que ce shoot d’oxygène quotidien influence positivement mes journées. Je le happe à pleins poumons. Je m’en imprègne, imaginant en nourrir chacune de mes cellules.

La résonance de mes pas brise le silence. Ponctuellement, l’ululement d’un rapace nocturne lui fait écho. Une branche craque… Cerf ou chevreuil ? Le gibier peuple mon environnement. Pourtant, une vague appréhension, vestige des peurs du noir enfantines, se mêle à l’ivresse de ma sensation de liberté.

Tel un rite yogi, battre le bitume avant l’aube contribue à mon équilibre. Ce moment de solitude est ma bouffée d’air, mon sas de décompression anticipé. Si rares et précieux sont les moments de face à face avec soi-même !

Dans une poignée de minutes, je retrouverai la moiteur du cocon familial. Doucement, mes petits émergeront. Jour rose, jour gris ? À quoi tient donc l’humeur des gamins ?  Petites comètes, atomes d’énergie, leurs débordements contrasteront avec le calme savouré précédemment. Une effervescence dynamisante et joyeuse… la plupart du temps !

2.

Comme chaque après-midi, je rends visite à ma grand-maman paternelle. Avec elle, je savoure thé à la cannelle et pains d’anis. L’odeur des épices embaument sa vaste cuisine de campagne. Dans la grande chambre, comme elle l’appelle, trône un majestueux secrétaire en noyer conçu par mon arrière-arrière-grand-père. Pour ouvrir les tiroirs du bas, je prends appui sur le cadre et tire de toutes mes forces. Bien décidée à fouiller les vestiges de mes ancêtres, j’use d’ingéniosité. Au fil des ans, le bois a tant gonflé que je suis pourtant contrainte d’appeler mon aïeule à la rescousse. Pêle-mêle, photos jaunies, cartes postales ou livrets scolaires délivrent leur parfum d’autrefois. Déjà mille fois feuilletés, je les connais par cœur. Avide de l’histoire familiale, je questionne néanmoins celle qui me raconte encore et encore, sans jamais se lasser. Les petits compartiments dissimulés derrière l’abattant supérieur s’ouvrent plus facilement. J’y découvre un ravissant coffret en étain, préservé jusque-là de ma curiosité. À peine entrebâillé, je manque le lâcher tant je suis stupéfaite par son contenu : une mèche de cheveux d’enfant et une autre poivre et sel…

3.

Le style et le rythme de chaque texte semblent influencés par l’époque à laquelle j’ai vécu ces événements. On sent le premier très actuel, dynamique, à l’image de ma personnalité un brin hyperactive. À la lecture du 2ème, on hume presque poussière et naphtaline. Contrairement à aujourd’hui, je fus une petite fille calme et posée. Sans doute retrouverai-je cet état de quiétude une fois mes enfants grands 😊 Je suis surprise de percevoir ces variations entre les lignes. Le point commun entre ces fragments : chacun me ramène à mon essence, à mes racines. Mon jogging matinal me permet de me centrer sur moi. Mes pas battant le bitume m’ancrent au sol, à la terre. Fouiller les affaires familiales m’amène à découvrir ce qui m’a précédé et qui me constitue. Bien que très différents, ces deux fragments dévoilent mon besoin de m’enraciner d’une manière ou d’une autre. Tous deux évoquent aussi mon attachement à la famille. Malgré cet attachement, j’estime important de préserver sa propre identité. De ne pas se noyer dans le magma familial. D’où le besoin de s’échapper chaque matin pour un face à face avec moi-même.

4.

Cet idyllique cirque de montagne fut mon berceau. Aujourd’hui, il est mon écrin. Un jour, sans doute, sera-t-il mon linceul ! Enracinée à ma terre natale, je me sens comme un arbre que le vent ferait osciller entre les vestiges du passé et de multiples projets d’avenir. Tant de rêves m’aspirent que j’en oublie parfois de vivre pleinement le quotidien. Heureusement, de nombreuses sensations émanant de ma plus tendre enfance me ramènent à l’ici et maintenant, au tangible. Odeurs de cannelle et d’épices, chaleur de la première gorgée de thé, caresses du bois poncé… Maillon d’une chaîne, je tends entre mes ancêtres et mes enfants. Telle une funambule, jour après jour, je tente de préserver un certain équilibre entre tous ces êtres dont je dépends et qui dépendent vraisemblablement de moi.

One Comment

  1. Re-bonjour Caroline,
    Je n’ai pas eu de mal à trouver ton blog.
    Je m’aperçois que l’écriture fait vraiment partie de ta vie. En ce qui concerne cette consigne du fragment, je l’aime beaucoup. Et toi, tu as su introduire beaucoup de poésie et de sensibilité dans ces textes si bien écrits.
    A bientôt,
    Nadine

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