Entre le boeuf et l’âne gris

La nuit tombe sur la capitale grecque. Entre la place Victoria et celle d’Omonia, Missy et son époux Jahan arpentent pour la dernière fois les trottoirs athéniens usés, en compagnie de leur ami Baqir. Pour celui-ci, l’aventure s’arrête là : son retour à Kaboul est prévu pour le lendemain. Après s’être adressées à l’Office international des migrations, les autorités ont organisé son retour et lui paient son billet d’avion. Le jeune couple lui confie quelques petits cadeaux à transmettre à leurs proches.

Jusqu’ici, la jeune femme enceinte et les deux hommes avaient fait route commune, fuyant la guerre des talibans, en quête de paix, sur le sol européen. Arrivés quelques jours trop tard, après une périlleuse traversée de la mer Égée en canot pneumatique, leurs rêves s’étaient effondrés en constatant que la route des Balkans était désormais fermée.  Un voyage qui leur avait déjà coûté 30.000 dollars…

Voilà plus d’un mois que tous trois errent dans cette ville qui leur est austère. Piégés comme des lapins, ils n’ont que trois options : rentrer, rester ou continuer… Si Baqir a opté pour la première, les futurs parents veulent tenter de poursuivre, espérant un meilleur avenir pour l’enfant à naître. Une fois qu’ils seront établis sur leur terre d’exil, Jahan, charpentier, espère retrouver du travail. Les amoureux projettent de rejoindre, en fin de semaine, un passeur, dans le nord de la Grèce. Ainsi, ils pourront enfin quitter la pièce nauséabonde qu’ils partagent actuellement avec une dizaine de compatriotes. Ce logement vétuste qui leur coûte quatre-vingts euros la nuit grève salement le petit pécule qu’ils ont hérité de leurs parents. Mais ils n’ont pas le choix : aucun hôtelier n’accepterait d’héberger des migrants.

 « Es-tu sûr, Baqir, de ne pas vouloir tenter de poursuivre ?

  • Je n’ai plus les moyens de payer un passeur… Et toi, es-tu bien certain de vouloir prendre le risque de continuer ? Le terme de Missy approche.
  • Nous en sommes conscients, mais pour moi, le retour au pays, c’est la mort. Là-bas, il n’y a que deux alternatives : tuer ou mourir ! Je vais devenir papa et je ne peux imaginer ni l’un ni l’autre. »

Le lendemain, Jahan a les yeux rivés sur son portable. Son passeur doit le contacter dans la matinée. Ça y’est, le téléphone vibre :

« Pour rejoindre la Macédoine, y’a plusieurs possibilités, explique son interlocuteur. Dix heures de marche vous coûteront 2.000 euros, cinq heures, 2.500 euros et 1 heure 3.000. 

Jahan calcule mentalement ce qu’il leur reste de cash et questionne Missy.

  • Ok pour cinq heures, estime-t-elle, courageuse.
  • Je vous paie 2.600 euros pour cinq heures si vous me procurez un âne, propose Jahan, impatient.
  • Rendez-vous chez le barbier situé à l’angle des rues Cheiden et Aristotelous, en début d’après-midi, poursuit l’autre.
  • J’y serai ! »

Le repas de midi avalé, le jeune homme se rend chez le barbier. Celui-ci lui transmet discrètement un bout de papier où sont inscrits ses initiales et un code à plusieurs chiffres. Arrivés à la destination finale, Missy et Jahan communiqueront ce code au garant afin qu’il libère l’argent pour le passeur.

Le matin suivant, Missy, son mari et plusieurs autres embarquent dans un vieux van en direction de Thessalonique. Sur l’autoroute, la circulation est fluide. Après un certain temps de trajet, la route devient tortueuse, les nids de poule creusent le chemin de moins en moins carrossable. Le ventre de la jeune femme se contracte régulièrement. Malgré tout, soutenue par Jahan, elle marche les quelques kilomètres nécessaires à rejoindre l’étable où ils sont censés dormir deux nuits, avant de cheminer vers la Macédoine. Les hommes à pied, elle sur le dos de l’âne qui paît déjà dans l’enclos des moutons. Un gros bœuf roux complète la jolie ménagerie.

Après un repas frugal, tous se couchent sur de la paille, calfeutrés dans des sacs de couchage usés. Sur le qui-vive, hommes et femmes somnolent. Au milieu de la nuit, une fulgurante douleur fait tressaillir Missy. Sa couche et ses vêtements sont trempés. Elle vient de perdre les eaux.

« Jahan, le travail a commencé, gémit-elle.

  • Qu’allons-nous faire ? Ici, interdiction d’utiliser nos portables. Nous nous ferions immédiatement repérer. Je ne sais même pas exactement où nous sommes.

Le passeur, arme à la ceinture, vient voir quel est l’objet de ce remue-ménage.

  • Ma femme va accoucher, explique Jahan.

L’homme blêmit.

  • Vous m’aviez dit que le terme n’était prévu que pour la fin de ce mois, rétorque-t-il.
  • Le voyage en van, le stress, la marche jusqu’ici…
  • De toute façon, nous n’avons pas d’autre choix que de mettre nous-mêmes cet enfant au monde. Il est hors de question que je vous emmène dans un dispensaire. »

Les autres migrants ainsi que les deux bergers propriétaires des lieux tentent de se rendre utiles. L’un allume un feu, l’autre va chercher de l’eau au puits. Un troisième dispose déjà sa couverture dans une mangeoire.

Quelques heures plus tard, des cris de femme déchirent l’aurore. Suivent des pleurs de nourrisson. Jahan reprend ses esprits. Dans la mangeoire préparée à cet effet, il couche délicatement le tout petit enfant, emmailloté dans un vieux sweat d’adulte. Le bœuf et l’âne, attirés par l’effervescence ambiante, approchent du berceau de fortune. L’air chaud et humide qui émane de leurs naseaux réchauffe le bébé.

« Félicitations jeunes gens. Vous avez de la chance qu’il n’y ait pas eu de complications… Comment allez-vous l’appeler ?

  • Nous appellerons notre fille Amel qui signifie ESPOIR ! »

3 Comments

  1. Mijo (Marie-Josée)

    Belle histoire a la chute heureuse et une destinée empreinte d’Espoir pour cette jeune enfant. J’aime la façon dont tu retranscris le parcours de ces humains obligés de fuir leur pays pour vivre en paix.

  2. Bonjour, un texte plutôt juste, qui termine sous une note d’espérance, avec un parallèle presque biblique. Merci pour cette belle lecture, et cet hymne au courage de ces humains en quête d’une vie meilleure. Belle journée, Sabrina.

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